Congo-Brazzaville : gouvernance publique, un pilotage à hauts risques

Les membres du gouvernement congolais

Les membres du gouvernement congolais ©DR

Après une période d’une dizaine d’années d’euphorie et d’ivresse en tout genre, le navire Congo est entré, comme par enchantement depuis la fin de l’année 2014, dans une ère de crises multidimensionnelles. En langage de navigation aérienne, on qualifierait de zone de grande turbulence ou de perturbation et en maritime de grosse tempête. Il incombe évidemment au commandant de bord ou au capitaine de faire preuve de dextérité pour franchir les obstacles et changer de cap. En lingala traditionnel, on dirait: «e luki ba nganga».

Cette vision métaphorique de la gestion du régime politique en place s’illustre, sans conteste, par deux grandes césures historiques, d’abord à travers le pouvoir exécutif par le discours d’investiture du président de la République du 14 août 2009, et plus tard, à travers le pouvoir législatif à l’occasion de la séance des questions orales de l’Assemblée Nationale au Gouvernement du 3 août 2018, et globalement, par un questionnement permanent, voire énigmatique de l’opinion publique sur les malversations économico-financières et les dérives politiques.

I-Le discours d’investiture du Président de la République du 14 août 2009

Cette allocution cérémoniale prononcée à l’occasion d’une nouvelle investiture du Chef de l’Etat constitue une césure importante dans la lecture historique du régime politique en cours, une action spectaculaire et annoncée décisive pour la gestion politique future.

Pour une première fois, du haut de la tribune de la salle des conférences du Palais des Congrès pleine à craquer, le Chef de l’Etat établit un diagnostic accablant, un constat cinglant sur la mauvaise gestion du pays, sur «les actes répréhensibles» de corruption, de concussion, de fraude et de détournement des deniers publics. Des acclamations nourries et prolongées fusent de partout et inondent la salle. Bref, il dénonce la magouille, la médiocrité, la tricherie ainsi que toutes les autres antivaleurs et s’engage solennellement à veiller «avec davantage de rigueur à ce que les personnes que je nomme aux différentes fonctions d’Etat soient exemplaires et de bonne éthique, capables de faire respecter, au nom de l’autorité de l’Etat qu’elles incarnent, les lois et les règlements de notre pays. Tout manquement, toute faiblesse m’amènera à en tirer les conséquences» (1).

II-La séance des questions orales de l’Assemblée Nationale au Gouvernement

La séance du 3 août 2018 de l’Assemblée Nationale, consacrée aux questions orales au Gouvernement, a été inédite et exceptionnelle dans les annales de cette chambre, par l’ampleur et la densité des sujets abordés et spécifiquement par le langage du parler vrai (2).

Jamais, de mémoire d’observateur assidu, le Premier ministre n’a été aussi accablé et voire acculé tant par les députés de la majorité que ceux de l’opposition qui ne lui ont pas fait de quartier (3).

Le parler vrai augure une ère d’explication véritable et franche, de dire la vérité sur les causes réelles de la crise multidimensionnelle: la désignation et la responsabilisation des acteurs de la mégestion économique et des détournements des deniers publiques car l’énorme dette publique du pays ne saurait s’expliquer uniquement par la récente baisse du cours du prix du pétrole, surtout que pendant une dizaine d’années précédentes, notre pays a engrangé d’importantes masses financières jamais perçues auparavant, après l’heureuse atteinte en 2010 du point

d’achèvement de l’initiative des Pays Pauvres Très Endettés (P.P.T.E.). Devant ce colossal endettement public de notre pays, le discours politique répétitif sur la baisse du prix du pétrole apparait comme un véritable cache-sexe.

Le paroxysme du parler vrai a été atteint par le secrétaire général de l’Union Panafricaine pour la Démocratie Sociale (UPADS), chef de file de l’opposition parlementaire, qui a créé la surprise, l’étonnement, l’émoi et voire la torpeur dans la salle, lorsqu’il a eu l’audace d’interpeler le Premier ministre sur le genre de sujet tabou, les activités et les agissements d’une notoriété politique: la fondation, les actions caritatives, la provenance d’énormes ressources financières pour leurs fonctionnements, l’absence injustifiée et prolongée à l’hémicycle du député d’Oyo, en l’occurrence fils du Chef de l’Etat, et de surcroit nommément indexé.

III- Un questionnement permanent sur les malversations économicofinancières et les dérives politiques.

Dans la quête désormais irréversible de la transparence prônée par les instances dirigeantes du pays, dans différents domaines, économiques, financiers et politiques, des sujets qui, à force d’être débattus et rabattus sans aboutir à des réponses satisfaisantes, finissent par se transformer dans l’opinion publique en mythes, en phantasmes et en énigmes.

1 – Ces questions énigmatiques concernent les finances publiques pour lesquelles les autorités publiques ont du mal à apporter des réponses, des démentis argumentés sur des fortunes supposées placées à l’étranger, sur les «Paradise papers», sur des faramineux comptes auprès d’Eximbank, en Chine, dont les titulaires, les autorités ministérielles, sont nommément désignées par la presse internationale et les réseaux sociaux. Pourtant, il n’y a pas si longtemps que des campagnes médiatiques et populaires d’explication et de dénonciation avaient été organisées lors des accusations de biens mal acquis de la famille présidentielle.

Comme le dit l’adage attribué à Francis Bacon: «Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose».

Il s’agit également, sur le plan interne, de fournir au parlement des justifications crédibles sur la gestion du compte destiné aux générations futures, du compte des excédents budgétaires estimés à 14.400 milliards sur une dizaine d’années de gestion budgétaire et sur le remboursement des prêts accordés à la Côte d’Ivoire (100 milliards de francs CFA), au Niger (50 milliards) et à la Guinée (50 milliards) (4).

En outre, la gestion des marchés publics et celle des entreprises nationales telles que la Société Nationale des Pétroles (SNPC), Ecair, etc., suscitent des questions en termes d’audit.

2 – A propos du climat de morosité politique que traverse notre pays, les observateurs s’accordent sur ses origines: les conditions de préparation de l’élection présidentielle – celles du référendum constitutionnel de 2015 – et l’élection présidentielle elle-même, de mars 2016. Les opposants à la réforme constitutionnelle et les contestataires des résultats électoraux ont troublé l’ordre public par des comportements et des actes inciviques, et la tentative de le rétablir par la puissance publique a généré la violence entre les deux camps. Les conséquences sont connues: l’arrestation, le jugement et l’emprisonnement des leaders de l’opposition, d’une part, et d’autre part, la deuxième guerre du Pool dont l’instigateur, le «terroriste» pasteur Ntumi, a été mis sous mandat d’arrêt et, par la suite, a bénéficié de l’arrêt des poursuites judiciaires.

Par rapport au sort réservé à ce dernier, on pourrait logiquement se poser une série d’interrogations sur la guerre du Pool et sur la personne de Ntumi: qui est-il politiquement? Comment s’approvisionne-t-il en armement et en logistique de transport et d’alimentation? Et par quelle frontière? D’où détient-il son invulnérabilité pour résister aux assauts des forces de défense nationales pendant près de deux ans dans les forêts-clairières du Pool, en particulier celle de Bangou? Pourquoi bénéficie-t-il d’un traitement a priori de faveur par rapport aux leaders politiques emprisonnés pour tentative d’atteinte à la sûreté de l’Etat et contestation des résultats électoraux, lui qui a été à la base d’importants dégâts humains et destructions matérielles dans le département du Pool?

Somme toute, apporter des réponses adéquates aux interrogations sur les problématiques économiques et financières ci-dessus évoquées et procéder à une appréciation exacte de la conjoncture sociopolitique nationale, sans céder au chant des sirènes sentimentales et partisanes, constitueraient une réelle amorce de la résolution de la situation de crises multidimensionnelles que vit notre pays. Par ailleurs, on déplorerait une absence d’action appropriée des instances judiciaires par rapport aux affaires de malversations financières à elles soumises par les organes de contrôle de l’Etat.

Comme le mentionnent les manuels élémentaires d’enseignement de droit public et de science politique, l’Etat se manifeste sous trois formes de pouvoirs: le pouvoir exécutif, le pouvoir législatif et le pouvoir judiciaire, alors il parait impérieux que les instances judiciaires jouent pleinement leur partition en harmonie avec les deux autres pouvoirs qui ont déjà donné les signaux d’alarme.

Par Claude-Richard M’BISSA

Ancien élève de Sciences Po Paris

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