Charles Zacharie BOWAO : «Le Congo est devenu, à tout point de vue, un pays dont la nullité gouvernementale n’est plus à démontrer»

 

Charles Zacharie Bowao, ancien ministre de la Défense et aujourd’hui président de l’IDC-Frocad, la principale plateforme de l’opposition|© DR

Ancien Ministre à la Présidence chargé de la défense, Professeur des Universités, porte-parole de la Fédération de l’Opposition congolaise, M. Charles Zacharie BOWAO a accordé une interview exclusive au journal Polélé-Polélé dans laquelle il a abordé plusieurs questions dont celles des prisonniers politiques, la crise du Pool, la marche du 03 octobre ainsi que la crise socio-économique que traverse le pays. Interview.

Polele-Polele : Quel est l’état de lieu que vous pouvez faire de la situation socio politique du Congo Brazzaville ?

Bowao : Les faits montrent que nous sommes dans une situation d’insalubrité publique généralisée. En réalité, nous ne sommes pas une démocratie depuis que le pays s’est embarqué dans un coup d’État anticonstitutionnel en 2015, suivi du holdup présidentiel du 04 avril 2016 et des mascarades législatives, locales et sénatoriales de juillet-aout 2017. Nous avons donc, au fond, affaire à des institutions qui ne sont pas légitimes et qui ont du mal à respecter leur propre légalité. Pour preuve, le Chef du gouvernement ne s’est pas présenté devant le parlement pour déclinera son programme d’action tel que le recommande l’article 103de la constitution « octroyée », celle du 25 octobre 2015. En réalité, personne ne sait où va le pays : retards des salaires, non-paiement des pensions et des bourses, licenciement abusif des travailleurs, entreprises en faillite. Le Pays ressemble à une entreprise en cessation de paiement. Le Congo a des problèmes. Des grèves partout y compris au CHU-B. L’université Marien Ngouabi pourrait ne pas échapper à une année académique blanche. Le panier de la ménagère n’existe plus et s’est remplacé par la fragilité du sachet qui refait surface. 
Pour la presse propagandiste d’un Etat en faillite, comme pour les autorités établies, c’est une situation heureuse. Pour autant, personne n’est dupe. Les congolais souffrent et protestent en silence. Les forces de la minorité présidentielle s’empêtrent dans la légitimation d’un pouvoir qui a perdu la boussole. La majorité républicaine organisée autour de la Fédération FROCAD-IDC-CJ3M a sans succès tendu la main pour un dialogue inclusif sous l’égide de la communauté internationale pour faire face à cette insalubrité généralisée. Nous aurions pu nous asseoir pour parler, mais le pouvoir de Brazzaville refuse systématiquement le dialogue en imposant à la société, la force des armes. Le pouvoir de Brazzaville est seul responsable de la tragicomédie que nous vivons dans un pays au bord de l’implosion et qui a perdu toute crédibilité dans le concert des Nations

Polele-Polele: Quelles sont les démarches que vous avez déjà menées auprès des ONG des droits de l’homme, de la société civile et ainsi que du gouvernement afin de libérer tous les prisonniers politiques ?

Bowao: Nous travaillons dans les limites qui sont celles d’une fédération des partis-politiques que dirige la Présidente Claudine Munari. Parlant des prisonniers politiques, toutes les déclarations depuis le début de ce processus historique négatif dont le pays n’avait nul besoin, attirent l’attention des pouvoirs publics, de l’opinion nationale et internationale sur cette question des prisonniers politiques. Tout a commencé avec le référendum illégal sur un projet de constitution que les congolais ont découvert en pleine campagne référendaire, suivi par l’arrestation de l’Opposant Paulin Makaya, puis avec l’élection présidentielle anticipée et les évènements du 04 avril. Plus de 150 prisonniers politiques dont les deux candidats à la présidentielle Jean Marie Michel MOKOKO et André OKOMBI SALISSA et les autres leaders Anatole LIMBONGO-NGOKA, Jacques BANANGAZALA, Marcel MPIKA, Jean NGOUABI, Gustave NTONDO et bien d’autres qui sont en prison du fait de l’intolérance politique triomphante. La Fédération poursuit sans désemparer le travail de sensibilisation et d’information. Aujourd’hui, c’est un secret de polichinelle, ce sont des prisonniers politiques reconnus comme tel par toutes les organisations des droits de l’homme. Ce qui est malheureux, c’est qu’aucun procès ne pointe à l’horizon, les infractions n’étant certainement pas constituées ni pour les uns, ni pour les autres. Signalons aussi le cas du journaliste Fortuné Ndombé qui est emprisonné pour n’avoir fait que son métier. Les dossiers sont vides selon les avocats. Vous avez suivi, à l’époque, comment le colonel Thomas BAKALA MAYINGA (paix à son âme) disait avoir bouclé l’enquête sur les évènements du 04 avril 2016. Qu’est-ce qui fait que le procès ne se tient pas? On fait du dilatoire sur les procédures. En fait, notre justice n’est pas indépendante. Je doute même que ces procès soient organisés, à moins que l’on nous serve un jour du stalinisme judiciaire. Oui, la Présidente Munari avait dit que la Fédération devrait se battre pour libérer tous les prisonniers sinon nous finirons tous par nous constituer prisonniers politiques face à cette injustice institutionnalisée. Il nous reste encore deux mois c’est à dire le mois de novembre et celui de décembre. Nous continuons à nous battre sur le plan national et international pour obtenir purement et simplement la libération de tous ces prisonniers politiques. Ceux qui devaient être en prison ce sont ceux-là qui ont volé les différentes victoires du Peuple en confisquant sa souveraineté. Ce sont les organisateurs du coup d’Etat anticonstitutionnel et autres mascarades électorales qui devraient faire la prison. Dans un esprit d’apaisement et de dépassement de l’insignifiance historique, la Fédération de l’Opposition dit allons-y à un compromis politique afin que, établissant les responsabilités des uns et des autres, nous soldions la crise politique postélectorale et ses conséquences, entre autres le drame sécuritaire du Pool. Le Congo est devenu, à tout point de vue, un pays dont la nullité gouvernementale n’est plus à démontrer.

 

Polele-Polele: Pourquoi la marche du 03 Octobre n’a plus eu lieu ? Est-ce à cause de votre désorganisation ou de la mauvaise volonté du pouvoir en place ? Si c’est le Gouvernement qui est responsable de cet échec, alors quelles sont les dispositions prises par votre organisation pour que vos activités politiques puissent se concrétiser en l’avenir ?

Bowao: Les forces citoyennes de la Nation, toutes composantes intéressées, s’étaient mobilisées pour le mardi 03 octobre 2017 à 10h00 à la grande poste de Brazzaville, en vue d’une manifestation pacifique pour la transparence des négociations avec le FMI et la préservation des acquis sociaux des congolais. Il s’est agi des étudiants, des retraités, des sans-emplois, des travailleurs des secteurs privés et publics, des sinistrés du 04 mars, des déplacés du Pool, des créanciers de la dette intérieure, des partis politiques, des syndicats, des jeunes et des femmes. Nous n’avons pas été surpris, comme le 04 juillet 2017 au rond-point de Moungali par l’occupation des lieux par la force publique dont les agents étaient lourdement armés pour empêcher la tenue de la manifestation pacifique. Pendant ce temps, les dirigeants de la Fédération étaient assignés à résidence au domicile de la Présidente Munari. Le pouvoir ne voulait pas nous voir en mouvement dans le cadre de cette mobilisation pacifique. La manifestation citoyenne a été ainsi étouffée dans l’œuf. Le pouvoir a prouvé, une fois de plus aux yeux du monde entier, que les libertés politiques et le droit de manifester publiquement n’étaient pas d’actualité au Congo, que le régime est policier, non policé, donc la démocratie est un vain mot sous les tropiques. Nous avons affaire à un Etat de pouvoir. On est dans un Etat de non droit. L’Opposition politique ne peut, ni s’exprimer à travers les médias d’Etat qui sont des lieux par excellence du culte propagandiste de la personnalité du chef et des dirigeants établis contre toute volonté populaire et démocratique. Malgré tout, nous travaillons, si non pourquoi chaque fois nous « embastiller ». La lutte pacifique se poursuivra. La non-violence politique qui est notre crédo, finira par triompher pacifiquement de la violence d’Etat qui est au cœur de tout pouvoir autocratique. C’est le sens de l’avenir qui se joue à travers les combats de la Fédération en vue de conquérir dans ce pays la cohésion républicaine, la solidarité nationale et le bien-être des populations. Il nous faut absolument vaincre le désordre public entretenu par le pouvoir qui ne veut entendre parler ni des grèves légales, ni la désobéissance civile ou citoyenne, alors qu’il s’agit bien des moyens pacifiques pour lutter contre tout régime tyrannique. Or l’Opposition politique bien organisée est la police de la démocratie.

Polele-Polele: Peut-on encore parler d’une Opposition unie au Congo ?

Bowao: Vous savez, en politique, on ne peut être d’accord aujourd’hui et ne plus l’être demain. C’est un débat d’idées qu’il faut savoir honorer, y compris dans l’Opposition politique. Quand on est d’accord on avance ensemble. Nous avons eu une charte de la victoire signée par cinq candidats à l’aune de l’élection présidentielle anticipée du 20 mars 2016. Le 25 mars 2016, les cinq candidats ont signé une déclaration commune rejetant les résultats proclamés de la présidentielle anticipée dans les conditions que chacun sait. Les résultats provisoires ont été proclamés nuitamment par le ministre de l’intérieur. Les résultats définitifs l’ont été par une cour inconstitutionnelle à la solde d’un pouvoir, et dans les conditions d’un Etat de siège qui ne dit pas son nom. Puis, selon des tractations visibles ou invisibles, nous avons été surpris de constater le détachement de Guy Brice Parfait KOLELAS et Pascal TSATY MABIALA qui ont pris acte des faux résultats. Nous avons dit que nous restons l’Opposition politique dans toute sa rectitude morale, pour respecter la charte de la victoire du 29 février 2016, et la déclaration du 25 mars 2016 signées par les cinq candidats, dont l’incarnation est symbolisée aujourd’hui par la candidate Munari, les candidats MOKOKO et OKOMBI étant en prison. Au fond, la ligne de partage aujourd’hui est la suivante : il y’a dans ce pays des forces qui sont dans la mouvance présidentielle et celles qui sont dites de l’opposition constitutionnelle. Cette opposition qui hier a rejeté la constitution octroyée au Peuple et aujourd’hui elle la soutient et la revendique. La minorité présidentielle et l’opposition dite constitutionnelle constituent en fait la mouvance présidentielle. Elles sont dans la dynamique de ce que nous continuons à dénoncer stratégiquement, notamment le coup d’Etat anticonstitutionnel de 2015, le hold-up présidentiel de 2016 et les mascarades électorales de 2017. A partir de ce moment-là, cette ligne de démarcation stratégique devrait permettre à chacun de constater qu’il y’a une opposition républicaine, c’est celle que nous constituons à partir de la charte de la victoire autour des trois candidats qui sont restés conséquents. Une Opposition républicaine ouverte à toutes les autres forces politiques et citoyennes qui sont dans le même axe stratégique que nous. Il y’a une opposition dite constitutionnelle, animée par Pascal TSATY-MABIALA et Guy Brice Parfait KOLELAS, et qui dispose d’un statut protocolaire imposé par le pouvoir. J’espère que demain nous allons faire le débat de clarification pour sortir de la confusion institutionnelle actuelle, pour faire retrouver à la notion d’opposition politique sa noblesse. On ne peut se dire de l’Opposition dans un gouvernement qui met en œuvre le programme réputé d’un autre parti politique. C’est un non-sens. Tout cela relève de la fragilité de l’espace public congolais. Vous ne pouvez pas siéger dans un gouvernement dirigé par une personnalité qui a un programme, alors que vous êtes de l’opposition. Ce n’est pas performatif. Notre combat est démocratique et pacifique. Nous espérons qu’à l’échelle de l’histoire, l’avenir nous dédouanera. Nous reviendrons un jour dans le cadre d’un débat plus serein, qui ne fera pas de la notion de l’opposition politique un fonds de commerce qui s’accommode du clientélisme militant et non de l’intérêt général de la Nation et de la République. Que la démocratie puisse réellement retrouvée définitivement ses lettres de noblesse. C’est une honte, ce qui se passe actuellement en Afrique centrale en général et au Congo en particulier en matière de démocratie et de développement. Pour les élites, c’est vraiment dommage, que de soumettre la conscience à la servitude volontaire ou involontaire.

Polele-Polele: Quel regard portez-vous sur la rencontre du Président de la République avec les sages et fils du Pool en donnant son accord de principe sur un éventuel dialogue avec le Révérend Pasteur Ntumi ?

Bowao: La Fédération n’est pas au courant des termes de références qui sous-tendent cette démarche pour mieux l’apprécier. Nous constatons simplement que les lignes bougent dans le sens de ce que nous avons toujours souhaité depuis le 04 avril 2016, à savoir qu’il n’y a pas lieu d’une solution militaire à la crise sécuritaire dans le Pool. Il faut résolument aller vers une solution politique, en impliquant effectivement le Pasteur Ntumi dans le jeu, ainsi que le reste de la classe politique et de la société civile dans le cadre d’un dialogue politique inclusif. Toute manigance politicienne, partisane et exclusive ne peut aboutir qu’à des conclusions fragiles, parcellaires, non durables, et avec le temps, à la répétition tragique au détriment du pays. C’est la position de principe de la Fédération. Il nous faut sortir du cercle vicieux et vicié de l’instrumentalisation ethnocentriste et messianique de la question du Pool pour promouvoir un véritable élan de solidarité nationale et de cohésion républicaine. Le Département du Pool est une urgence humanitaire et sécuritaire dans l’économie politique de la crise multiforme que traverse le pays.
Polele-Polele: Pouvez-vous nous confirmer le retrait de vos gardes par le chef de l’Etat major Général ?

Bowao: Acceptez, s’il vous plait, que je m’en tienne à ma dernière lettre adressée au Chef d’Etat Major des forces armées congolaises. .Je n’en dis pas plus, même pas pour répondre à une réaction amusante d’un compatriote qui n’existe pas.

Propos recueillis par Rufin Mahinga et Celmond Koumba.

 

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